Eflamm Caouissin
Entretien, Inculturation bretonne

Entretien avec Eflamm Caouissin

Bonjour M.Caouissin, merci d’avoir accepté cet échange. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas ?


Aumônier militaire catholique de métier, je suis marié et j’ai 5 enfants. Issu de l’hôtellerie-restauration puis du monde du spectacle, je me suis mis au service de l’Eglise en 2008. J’ai fais partie des membres fondateurs de l’ensemble Gedourion ar Mintin en 2000, ce qui m’a conduit à fonder ensuite les sites Ar Gedour (2011) et Kan Iliz (2015), puis l’initiative Skol ar Pardonioù (L’école des Pardons) avec le P. Christophe Boudereaux en 2020. Monseigneur Centène m’a par ailleurs récemment nommé délégué diocésain à la pastorale du breton pour le diocèse de Vannes.

Votre site Ar Gedour fête cette année ses 10 ans. Avez-vous senti une évolution dans la réception de ce message de Foi chez vos lecteurs ?


Je ne sais pas s’il y a une évolution dans la réception du message de foi, excepté qu’il existe une véritable recherche de transcendance. Malheureusement, sur le terrain, difficile de répondre à ces aspirations.
Ce qui est certain, c’est que Ar Gedour est devenu une référence en Bretagne, et contribue à son niveau à donner plus de visibilité à la dimension Feiz ha sevenadur (foi et culture), avec sa déclinaison sur le terrain. D’un côté, je perçois un sentiment d’une identité recherchée (mais souvent sans enracinement profond), et de l’autre un rejet de la part d’une certaine population, comme par exemple ces personnes « en poste » de la côte morbihannaise qui refusent catégoriquement les cantiques bretons à la messe au mépris de ce que demande l’Eglise, ou encore ces personnes impliquées en paroisse sur la pointe Finistère qui, elles, rejettent les pardons, selon elles « repères de Breiz Atao ». Cela pour la dimension de l’expression de la foi en breton.

En ce qui concerne la Foi en général, lorsqu’on s’aperçoit qu’en temps de Covid, alors qu’il faudrait se tourner vers nos saints et vers Dieu, bien des gens ont déserté les églises, par peur de mourir, on se demande où est la Foi. Si la mort du corps prime sur la mort de l’âme, on imagine bien ce qu’il en est devenu. Nos fontaines sacrées devraient être fréquentées plus que jamais. Nos chapelles aussi.

SOS Pardonioù, Breiz Santel, Oeuvre de Saint Joseph, Kan Iliz, SOS Calvaires, tant de belles initiatives qui se sont créées ces dernières années : est-ce pour vous, une prise de conscience de l’importance de la sauvegarde du patrimoine catholique breton ?


La prise de conscience se fait difficilement. Il faut donc des lanceurs d’alerte (malheureusement minoritaires) et des gens qui agissent, pour que la majorité puisse se rendre compte de l’importance du patrimoine catholique breton, qu’il soit matériel ou immatériel. Mais ne nous leurrons pas, les initiatives que vous citez et bien d’autres, dont Kroaz ar Vretoned, viennent de gens qui ont déjà conscience depuis longtemps des enjeux. La multiplicité des actions donne une présence médiatique importante, et participe à la prise de conscience générale. Mais le chemin est long… d’où l’importance de travailler en réseau !

En 2020, les pardons et troménies ont été inscrits à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel : quels sont, pour vous, les prochaines étapes nécessaires à la préservation de ces pèlerinages catholiques bretons ?


L’inscription est une bonne chose particulièrement parce qu’il a permis une recension importante et la mise en place d’un outil collaboratif. Attention cependant à ne pas muséifier nos pardons, car la reconnaissance ne vient pas d’une inscription dans le marbre mais du coeur des bretons. Si les Bretons ne se sentent pas concernés par leur avenir, leur maintien et leur dynamisation, l’inscription des pardons dans le marbre aura l’avenir des hiéroglyphes, des pyramides ou des menhirs de Carnac. Nos petits-enfants pourront alors assister à des pardons comme on assisterait à une fête des vieux métiers ou à une fête médiévale, mais tout cela ne sera plus alors que du folklore.

La prochaine étape est donc de montrer qu’une écologie intégrale ne peut faire l’économie d’une prise en compte des racines, et de persuader que les pardons sont donc un modèle pour nos paroisses. A cela, il faut dynamiser les pardons en leur redonnant du sens. Des pardons se meurent car on reste dans le service courant, mais il faut être capable de se réinventer, tout en étant carrés sur les questions liturgiques et sur les racines bretonnes. Soit dit en passant, tous les pardons qui ont oublié la dimension bretonne se meurent. Tout comme ceux qui ont oublié qu’un pardon, c’est à la fois la messe mais aussi les rites et sacramentaux attenants, et enfin la dimension profane (apéro, repas, concours de boules, fest-deiz, etc…). Oubliez l’une des dimensions, et vous verrez le pardon tomber.

Que représente la Foi bretonne pour vous ?


Tout. Il y a chez nous une transcendance que j’ai du mal à trouver ailleurs, excepté dans les territoires à identités fortes comme le Pays Basque ou la Corse. La foi bretonne a tellement marqué le paysage matériel et immatériel breton que le jour où la Foi n’est plus en Bretagne, la Bretagne cessera d’exister et elle sera un territoire comme un autre. Certes, il y aura des calvaires et des chapelles plus qu’ailleurs, mais ce seront les traces d’une civilisation disparue. En attendant, la Bretagne est encore terre chrétienne, même si cela devient actuellement un grand champ à moissonner (sourire), c’est bien parce qu’il existe encore un enracinement profond, même s’il faudrait un Père Maunoir ou un St Vincent Ferrier du XXIème siècle pour secouer les Bretons.

Question plus complexe : De la langue, des calvaires, chapelles et pardons, quel est pour vous le patrimoine catholique breton qu’il faut soutenir en priorité ?


La langue est l’âme d’un peuple. Elle véhicule bien plus que l’utilitaire. Elle exprime une façon d’être et de penser, une façon d’exister. Elle dit quelque chose du coeur et du plus profond de l’être. C’est pourquoi chaque langue qui s’éteint est une perte immense pour l’humanité. Il est souvent dit « Ar brezhoneg hag ar feiz zo breur ha c’hoar e Breiz » (« le breton et la foi sont frère et sœur en Bretagne ») et ce n’est pas pour rien. Il est donc primordial de tout faire pour garder la langue vivante, et si elle n’est plus beaucoup utilisée dans la société, qu’elle le soit dans la liturgie. Utilisons ces chants magnifiques que bien des artistes reprennent pour des concerts pendant que nous les évacuons de nos liturgies. Mais j’oserai utiliser le terme « d’en même temps ». La priorité ne se limite pas à la langue, mais aussi à nos pardons. Si nos pardons se maintiennent, nos chapelles et nos calvaires continueront de vivre.

Pour finir, quel message souhaiteriez-vous adresser à tous les jeunes bretons ?

Que chaque jeune breton ne se contente pas d’être une larme de cette société qui se liquéfie mais devienne acteur en local. Le poète JP Calloc’h disait « Apprends moi, ô mon Dieu, les mots qui réveillent un peuple, et j’irai, messager d’espérance, les dire à ma Bretagne endormie ». Il existe encore des braises sur lesquelles il suffit de souffler pour redynamiser et offrir un avenir à une Bretagne qui assumerait son rôle de phare à la proue de l’Europe, un modèle chrétien. Que chaque jeune breton se bouge dans sa paroisse, dans son quartier pour que vive ces lieux en respectant la foi de nos pères… et la nôtre, en respectant la langue même s’ils ne la parlent pas encore, en s’investissant dans le service de la liturgie et en proposant automatiquement des chants bretons. Mais parce que tout doit partir du Christ, sinon le reste sera voué à l’échec, que chaque breton prenne chaque semaine, seul ou avec des amis, un temps de silence et de prière dans ces chapelles pour écouter Dieu et entendre ces mots d’espérance qui réveilleront ceux qui sont endormis.

N’hésitez pas à découvrir l’excellent site d’Ar Gedour, ou encore le site de Kan Iliz.

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